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Mercredi 16 octobre 1996 à 23 heures
SAMUEL BECKETT
par Valérie Lumbroso
Samuel Beckett a toujours refusé les interviews, il na jamais accepté dêtre filmé. Redoutant lassaut des journalistes, il nalla pas à Stockhölm en 1969 pour recevoir son prix Nobel. Cest son éditeur Jérôme Lindon qui le fit à sa place. Il nexiste pas de biographie autorisée. Beckett ne la jamais voulu. " Tout ce que javais à dire, je lai dit dans mon uvre ".Je me suis donc basée sur ma lecture de luvre pour définir le fil conducteur de ce film. A chaque période de la vie de Samuel Beckett correspondent divers textes. Sa jeunesse à Dublin lui fournit la matière de son premier roman : Bande et Sarabande. Il évoque son enfance et sa famille dans Compagnie. De nombreux textes dont Solo, Pour finir encore et autres foirades, parlent de la naissance -- limpression de ne pas être vraiment né -- et de la mort qui ne vient jamais.
La période de la guerre et son exil forcé dans le village de Roussillon en Vaucluse lui inspirent En attendant Godot. Cette pièce écrite en trois mois pour se distraire entre deux romans, le fera connaître dans le monde entier.
Laprès guerre, le désarroi de lhomme moderne après Auschwitz sexpriment dans Fin de partie et dans sa trilogie: Molloy, lInnommable, Malone meurt qui représente le cur de son uvre en prose et quil compose en français. Loin de sa langue maternelle et de sa famille, il entreprend une descente au fond de lui-même, vers cet espace où se forment les mots.
Dans les années qui vont suivre, Beckett est consacré comme lun des plus grands écrivains de son temps. Il traduit son uvre en français et transpose ses thèmes au théâtre. Chaque pièce de Beckett, conçue autour dune métaphore de la condition humaine, est comme une partition musicale composée de sons, déclairages, de déplacements, de mots et de silences.
A la fin de sa vie, il écrit des textes où lespace entre la vie et la mort est de plus en plus réduit jusquà " partir pour le vrai noir où , à la fin, ne plus avoir à voir ".
La mise en images est volontairement épurée pour rester fidèle à Samuel Beckett qui avait choisi dépouillement et minimalisme et pour mettre en valeur la beauté et la puissance de sa pensée. Ses metteurs en scène de théâtre préférés étaient dailleurs ceux qui avaient su seffacer devant le pouvoir évocateur de ses textes. Jai choisi de privilégier les témoignages de ceux qui lui ont été proches dans le travail et dans la vie comme Billie Whitelaw, une comédienne anglaise pour laquelle il a écrit Pas et Berceuse, Pierre Chabert, lun de ses metteurs en scène et Avighdor Arikha, un peintre ami. Javais eu loccasion de rencontrer Samuel Beckett quelques années avant sa mort, lorsque jétais lassistante de son metteur en scène américain, Alan Schneider. Il mavait dit que ses personnages étaient toujours dans des situations extrêmes. Il considérait que rien ne pouvait être affirmé sur son uvre, quelle devait être perçue, quil fallait en faire lexpérience. Jai essayé den donner un avant goût.
CHRONOLOGIE
Alfred Simon (Belfond)
1906
Samuel Beckett est né le Vendredi saint 13 avril 1906 à Foxrock, dans la banlieue sud de Dublin. Ses parents étaient aisés mais nappartenaient pas à la couche la plus élevée de la bourgeoisie. Son père était " quantity surveyor ", quelque chose comme métreur-vérificateur avec des attributions plus étendues quen France. Entre une mère May, dont le piétisme était rigoureux, et un père Bill, amateur de marches solitaires dans la campagne, Sam et son frère Franck, de quatre ans son aîné, ont eu une enfance heureuse. La dernière expérience religieuse dont Sam ait gardé le souvenir est sa première communion. Il commença ses études à lEarlsfort House School, externat préparatoire de garçons fondé par Alfred Le Peton, " professeur de français ". Les deux frères sy trouvaient encore lors de la révolte de Pâques 1916. Bill emmenait les deux garçons au sommet dune colline doù lon voyait brûler Dublin. Samuel Beckett en a gardé un souvenir très vif toute sa vie.
1920
A lâge de treize ans, Sam rejoint son frère Franck à la Portora Royal School, Enniskillen, comté de Fermanagh, en Irlande du Nord. Il na gardé aucun souvenir de cette école où il na jamais remis les pieds malgré de multiples avances. La discipline de cet établissement, où Oscar Wilde lavait précédé, était sévère. Elève moyen dans les matières scolaires, français compris, il se distingua surtout dans les différents sports, le cricket, la boxe, la natation. Ses camarades de classe ne se souviennent pas quil ait alors marqué le moindre goût pour lécriture littéraire. On lui inculqua lidée que son éducation devait le conduire à une carrière de haut fonctionnaire, dhomme politique, ou dhomme daffaires.
1923
Sam entre en octobre 1923 à Trinity College, " Foyer éducatif et spirituel du pouvoir protestant ". A dix-sept ans, il a un an de moins que la moyenne de ses camarades. Ses deux premières années sont mauvaises et il na que deux à son examen de français. Il a pour professeurs le Dr Arthur Aston Luce, directeur détudes, spécialiste de Descartes et de Berkeley, et surtout Thomas B. Rudmose-Brown, spécialiste de Racine, Corneille, Ronsard, Maurice Scève, Valery-Larbaud, L.P. Fargue et Francis Jammes qui deviendront, grâce à lui, des amis de Beckett. Au début de sa dernière année à Trinity, il a acquis une réputation délève brillant quoique peu orthodoxe, surtout en langues, spécialité dont la clientèle est peu nombreuse, presque exclusivement féminine. Il fait du sport, remplaçant le rugby par le golf, et se passionne pour la moto qu'il pratique à tombeau ouvert. Il commence à fréquenter les milieux artistiques dun Dublin où il est connu de tous. Il fréquente le théâtre de lAbbaye, le Queens Theatre, temple du mélodrame, aime OCasey, est fasciné par Pirandello ; il voit tous les films de Chaplin, de Laurel et Hardy, plus tard ceux des Marx Brothers. Il est un peu snob. Il remplace peu à peu le cricket et le sport par la boisson et " le spectacle ". Il laisse le souvenir dun garçon gauche et timide qui se tient debout toute la soirée, ne parle guère mais part toujours le dernier. Il fait partie de la coterie qui entoure le Pr Rudmose-Brown, fréquente régulièrement un pub tenu par une Française mariée à un Irlandais. On le rencontre aussi au Davys Byrness Pub que fréquentent les principales personnalités littéraires et politiques de Dublin.
1926
Sam a vingt ans. Il sépanouit. Il obtient une bourse et commence à sassagir. Il fait son premier voyage en France, visite Tours et la vallée de la Loire en bicyclette avec un jeune Américain, Charles C. Clarke. La fascination que la France commence à exercer sur lui est renforcée par la rencontre dAlfred Péron en septembre. Cest un normalien nommé à Trinity College pour les années 1925-1928 en vertu dun système déchange dont Beckett bénéficiera à son tour. Leur amitié durera jusquà la mort de Péron en 1945. Tout en prenant encore des cuites solitaires, il consacre de plus en plus de temps au groupe Péron, dont le rayonnement est grand. Sam monte, avec ses amis, un canular sur un pseudo-mouvement davant-garde parisien, le " concentrisme " de Jean du Chas. Il lit Descartes, Vielé-Griffin, Apollinaire, Baudelaire, Max Jacob qui deviendra un de ses premiers défenseurs. Il se passionne surtout pour Dante, revenant sans cesse au cinquième chant de LEnfer. Pour échapper à lemprise familiale, il décide de devenir professeur.
1927
Sam passe un mois dété en Italie, découvre Florence. Il porte un béret basque. Il reçoit son diplôme de Bachelor of Arts à la rentrée de 1927. Rudmose-Brown le fait nommer au Campbell College de Belfast où il enseignera durant les premiers mois de 1928.
1928
Ses supérieurs lui reprochent de faire lire de la poésie décadente, sur lherbe humide, à des élèves ahuris, au lieu de travailler sérieusement en classe, On lui reproche encore dinscrire sur les copies de ses élèves des annotations si cinglantes que le directeur demande aux parents de ne pas en tenir compte. Pendant les vacances, il se rend en Allemagne dans la branche scandaleuse de la famille, celle de lantiquaire Sinclair : la fille unique et bien-aimée de ce riche businessman protestant (tante Cissie) a épousé un Juif sans le sou, mais beau et charmant, et le couple sest installé à Kassel. A la rentrée, Sam commence un séjour de deux ans à lÉcole Normale Supérieure de la rue dUlm, séjour qui va changer le sens de sa vie. Ce séjour prélude au poste de Trinity College auquel Rudmose-Brown la préparé. Il a accepté de rédiger une thèse sur P.J. Jouve. Il se lie damitié pour la vie avec un autre Irlandais de lÉcole Normale, Tom McGreevy qui a dix ans de plus que lui et une carrière déjà brillante. McGreevy soutient que Shakespeare était irlandais. Trop occupé à bavarder, il écrit peu mais pousse ses cadets à le faire. Il papillonne chaque jour dans Paris pour sassurer que " le monde est bien resté à sa place depuis la veille au soir ". Lagitation et le bavardage de McGreevy aident Sam à masquer sa solitude et son désespoir. Il est hanté par le thème intellectuel du suicide, joue de la flûte des nuits entières dans sa chambre, empêchant ses collègues de dormir, se lève à midi. Il na quun élève angliciste, Georges Pelorson. Il lui donne ses leçons dans les cafés. Par souci déconomie, il a substitué le vin blanc au whisky.
Après avoir lu Ulysse, il fait la connaissance de Joyce grâce à McGreevy. Joyce impressionne Beckett, Beckett intrigue Joyce. Vingt-cinq années les séparent. Leurs relations vont se développer lentement et régulièrement, sans aboutir à une véritable amitié. Ils ne cesseront de sappeler Monsieur. Leurs relations sont celles dun professeur et dun assistant chargé de recherche, par la faute de Joyce surtout. Richard Aldington appelle Beckett " le boy blanc de Joyce ". Comme dautres amis, Beckett fait de petits travaux de lecture pour Joyce presque aveugle. Il imite les manies de Joyce, va jusqu' à porter des escarpins trop étroits qui le blessent. Tous les deux s' intéressent aux sciences ésotériques. Lucia, fille de Joyce, grande amie de Beckett, devait devenir folle.
1929
Joyce met au point le projet dun recueil de réponses aux critiques de son roman Work in progress qui ne sintitule pas encore Finnegans wake. Il veut y inclure un article de Beckett sur Dante-Vico-Bruno, ces deux derniers inconnus de Beckett. On attend de cet essai quil établisse la supériorité de Joyce sur les trois autres. Les inconditionnels de Joyce laissent Sam à la périphérie du groupe. Cest un temps où de nombreux poètes se suicident : Maiakovski, Essénine, Crevel, Hart Crane, Harry Crosby. Walter Lawenfels et Michael Frankel fondent " le mouvement de mort ". On y évoque la mort de lépoque moderne et la naissance dune société nouvelle " dominée par lart pur en tant que seule issue viable hors du bourbier quest devenu le monde occidental après Schopenhauer ". Sam Beckett ne cessera jamais de lire Schopenhauer.
1929-1930
" Assumption ", une nouvelle de Beckett, parait dans le numéro de juin dela revue Transition. Il poursuit ses recherches sur Descartes. Joyce lui fait rencontrer Ezra Pound un soir à un dîner avec les Joyce au Trianon, place de Rennes. " Il avait beaucoup dennuis avec un fond dartichaut et se montrait fort agressif et grincheux. " Cest à cette époque que se situe la fameuse soirée organisée aux Vaux de Cernay par Adrienne Monnier, avec un car loué pour les amis, parmi lesquels Philippe Soupault, Jules Romains, L.P. Fargue. Au retour Beckett et McGreevy font stopper le car à chaque bistrot. A la suite de cet incident Beckett est en semi-disgrâce auprès de Joyce. Au cours de lété, Sam rejoint sa cousine Peggy Sinclair à Kassel. Elle lui fait lire Effi Briest de Théo Fontane, nouvelle évoquée dans La dernière bande. Au début de sa deuxième année à lEcole Normale Supérieure, Beckett, qui avait jusque-là travaillé surtout pour Joyce, commence à le faire pour lui-même, à la fois pour justifier son poste à Trinity et pour se réaliser. Il laisse tomber sa thèse sur Jouve, et se consacre dabord à la poésie. Il se passionne pour Rimbaud quon découvre à Paris, expérimente les méthodes surréalistes, sintéresse peu à Eliott et à Pound. Il fréquente le Dôme, la Coupole, le Select, et le Mahieu, boulevard Saint-Michel, quand il est fauché. Avec les Irlandais de Paris il se retrouve dans un petit bar sordide de la rue Mouffetard et au Café du Départ, rue Gay-Lussac. Il aperçoit Paul Eluard au Café de la Mairie place Saint-Sulpice dont Djuna Barnes a immortalisé les toilettes à la turque.
1930
Il se brouille avec Lucia Joyce et du coup, ce quil craignait le plus, la rupture avec Joyce a lieu. Il donne de très courts textes aux premiers numéros de Transition dEugène Colas. Un poème de deux pages, " For future référence ", donne loccasion de le présenter ainsi : " Samuel Beckett, an Irish poet and essayist, is instructor at the Ecole Normale in Paris. " Sur le conseil de McGreevy, il compose rapidement un poème, Horoscope, à partir dune série de notes sur Descartes et le porte rue Guénégaud juste avant la clôture du concours du meilleur poème sur le " Temps " organisé par Nancy Cunard, Richard Aldington et les Hours Press à la fin de lété 1930. Horoscope remporte le prix de 10 livres, parait à 300 exemplaires, que Beckett distribuera bien des années après à ses visiteurs. Le poème suit pas à pas La vie de Descartes dAdrien Baillet. La mévente, le silence de la presse, la stupeur froissée de sa famille ne découragent pas Sam. Il est pourtant dans une situation difficile. Ses fonctions à lÉcole Normale ont officiellement pris fin. Au lieu de rentrer à Trinity College, il veut rester à Paris, en prenant pour prétexte la rédaction de lessai sur Proust de la collection Dolphin que Prentice vient de lui commander. Aldington le tire dembarras. Il écrit un poème Henry music pour une musique de Henry Crowder musicien noir, amant de Nancy Cunard, qui joue dans les boites de Montparnasse. Il sengage avec Alfred Péron dans la traduction en français dAnna Livia Plurabelle, la section centrale de Work in progressde Joyce. Philippe Soupault, Yvan Goll et Paul Léon se serviront de ce premier jet à la demande de Joyce pour la version définitive.
En septembre, Sam rejoint son poste dassistant à Trinity College aux côtés du Pr Rudmose-Brown. II touche un traitement de 200 à 350 livres et jouit dun appartement de fonction. Dès le début, les sensibilités irlandaises tolèrent mal ses petits complets étriqués et encore plus mal son béret basque Il ne laisse ignorer à personne quil trouve Dublin assommant et provincial. Il lit Schopenhauer et Kant, s'enthousiasme pour Arnold Geulincx, disciple néerlandais de Descartes, dont il découvre L'éthique. Il accumule des notes sur les philosophes. On le charge dun cours sur Bergson. Il travaille sur Saint John Perse, Rimbaud. McGreevy lui fait rencontrer le peintre Jack B. Yeats, frère du poète. Il restera lié avec cet homme de soixante ans jusquà sa mort en 1957. Beckett estime de moins en moins possible de travailler dans une société qui vient de retirer le dernier nu encore exposé à la National Gallery. Lidentité nationale ne signifie rien pour lui. Il a horreur denseigner. Il a une clientèle essentiellement féminine quil fascine. Il entrecoupe ses cours dénormes silences pendant lesquels il tourne le dos au public et regarde par la fenêtre le parc de luniversité. Il décourage toute tentative de contact avec lui. Dès la fin du cours il bondit hors de la classe.
A partir de décembre, Sam souffre de maux physiques, de furoncles persistants et mal placés, il est continuellement enrhumé. Il porte des pantalons maculés, une chemise et un pull-over crasseux, un vieil imperméable (qui hantera ses uvres) et des souliers éculés. Il fréquente léditeur Starkey et sa femme. Il fait scandale à une soirée en imitant Mussolini avec un chapeau quil a pris sur la tête de larchevêque. Il revient à Paris chaque fois quil en a les moyens.
1931
Ce dernier hiver passé à Dublin le plonge dans un cafard noir. Il reste couché en permanence, en position ftale, face au mur, rideaux baissés, couvertures tirées. Ses proches sefforcent de cacher son état véritable. Il se retrouve daplomb dès quil sagit de filer à Paris et daller r